Le chalet de grand-père est typique de ces habitations traditionnelles de montagne. Les murs de pierre, bien épais, sont bardés de bois à l’étage. Les fenêtres à petits carreaux sont ceintes de volets bleus et blancs qui donnent un air pimpant à la maison. La cheminée, qui laisse échapper un filet de fumée, la porte d’entrée, qui s’ouvre sur un intérieur meublé en sapin, tout invite le passant à s’arrêter un instant pour discuter avec le maître des lieux.
Petit Pierre a tôt fait de sauter à bas de la camionnette. Son cabas contenant Grisou et ce qui reste de la tarte aux fraises sous le bras, il entre dans la maison, et s’installe devant la table de la cuisine. Grand-père sourit en voyant la fougue de son petit fils. Il prend le temps de monter la valise de Petit Pierre dans sa chambre avant d’aller verser un peu de lait dans une jatte pour le chaton. Ensuite il prépare deux grands bols de chocolat fumant accompagnés de bonnes tartines de confiture.
"Mmmh que c’est bon ! s’extasie Petit Pierre les lèvres cerclées de traces de cacao.
En effet, tu as l’air d’apprécier. Que dirais-tu de m’aider à m’occuper des bêtes ? Après cela nous souperons puis une bonne douche et au lit ! J’imagine que tu dois te sentir bien fatigué à présent ?
Non, non, je me sens en pleine forme ! affirme Petit Pierre tout heureux à l’idée de s’occuper des animaux.
D’ accord, mais auparavant, va déballer tes affaires."
Quelques instants plus tard, après avoir rangé ses vêtements dans la penderie, notre ami rejoint son grand-père à l’ étable toute proche. Celui-ci est déjà occupé à traire la première de ses trois vaches. Voyant son petit fils intéressé il lui demande :
"Voudrais-tu essayer de tirer le lait ?
Avec plaisir.
Tiens assieds-toi sur ce tabouret. Prends un trayon du pis dans chaque main. Tu y es ? Bon tu vas commencer à les masser en exerçant des pressions successives. Un peu plus fort. Voilà tu as compris, ça marche !"
Et Petit Pierre émerveillé de voir les jets saccadés jaillir des mamelles jusque dans son bidon de fer blanc.
Malgré son intérêt pour l’opération, il se fatigue bien vite. grand-père le voyant dodeliner de la tête lui dit :
" Apporte donc ces carottes à l’âne et file vite prendre ta douche. Je te retrouverai dans un moment au chalet."
Lorsqu’il sort de la salle de bain, Petit Pierre hume avec délice la bonne odeur de soupe aux légumes qui mijote dans le chaudron suspendu au-dessus de la cheminée.
"Allez, une bonne assiettée de soupe, du pain, du saucisson, un bon fromage blanc à la crème et au lit ! Tu as bien besoin de te reposer.
Oh oui alors ! Je sens que je vais bien vite m’endormir."
Effectivement, une demi-heure plus tard, après s’être brossé les dents et enfilé son pyjama, Petit Pierre rejoint son lit. Il se glisse avec un soupir de satisfaction sous l’épaisse couette fleurie et s’endort.
Grisou, pour sa part, s’est installé sans façons sur les jambes de son nouvel ami. Lui n’a pas besoin de couverture pour se protéger de la fraîcheur nocturne. Sa fourrure lui suffit ! Il bâille et se roule en boule avant de rejoindre son maître au pays des songes. Lui aussi a besoin de se reposer. Non mais ! De nos jours la vie d’un chaton est vraiment exténuante...
*
Le lendemain matin, tous deux s’éveillent au chant du coq. En ouvrant la fenêtre de sa chambre, Petit Pierre aperçoit en contrebas les toits du village de Charmant Sommet. Le clocher de l’église et son cadran se détachent majestueusement dans la lumière grandissante du soleil levant. Les grosses aiguilles indiquent sept heures et demie.
"Eh bien, si maman me voyait hors du lit si tôt le matin, elle n’en reviendrait pas ! Je ne comprends pas pourquoi elle a toujours l’air d’insinuer que je suis un spécialiste de la grasse matinée. La preuve lorsque je suis en vacances, je me lève sans aucun problème ! Peut-être que pour aller en classe je ne montre pas autant d’enthousiasme... Mais elle pourrait admettre que c’est tout à fait différent ! Qu’en penses-tu Grisou ?
Miaooou !
Je savais que tu serais d’accord avec moi."
Petit Pierre se consacre alors énergiquement à sa toilette avant de descendre déjeuner suivi comme son ombre par son compagnon à quatre pattes. Grand-père est déjà dans la cuisine en train de préparer le chocolat.
"Tu es bien matinal mon garçon. Assieds-toi et mange. Après cela nous irons nous occuper des bêtes, puis nous descendrons au village faire nos courses."
Tous deux déjeunent donc avec appétit, puis tandis que grand-père s’occupe de traire les vaches, Petit Pierre se charge de nourrir lapins, poules et autres volailles.
"Ouf ! je comprends maintenant pourquoi les habitants se lèvent et se couchent tôt à la montagne : les animaux ont besoin qu’on leur consacre beaucoup de temps.
Tu as tout à fait raison fiston. Mais assez travaillé pour ce matin ! Allons nous laver les mains et en route pour le village." "Bonjour grand-père, bonjour jeune homme, que prendrez-vous aujourd’hui ?
Bonjour madame la boulangère. Ce sera un gros pain de campagne s’il vous plaît.
Voilà, je vous le marque sur votre compte. Ah ! pendant que j’y pense, pourriez-vous me rapporter quelques uns de vos fromages blancs ? Ils sont si bons que nous avons déjà mangé les derniers que vous nous aviez amenés.
Vous les aurez sans faute demain matin. Merci et au revoir.
A demain.
Viens ! Allons à l’épicerie j’ai besoin de quelques légumes.
Je pensais que tu cultivais tout toi-même, et que tu faisais des conserves pour l’hiver.
Tu sais il ne me reste plus grand chose. j’ai pratiquement épuisé mes provisions durant la mauvaise saison. Et puis, à cette altitude, le temps des récoltes est court, et elles ne sont pas très abondantes.
Tiens que se passe-t-il ? Pourquoi ce
rassemblement "
Devant nos amis, un groupe d’habitants du village fixe avec attention la couronne de nuages qui dissimule le sommet du Pic Blanc. Les discussions paraissent animées.
"Ce sont les aigles de la Dame des Neiges Eternelles, lance quelqu’un.
Sornettes ! répond un autre en haussant les épaules. Je te le demande : a-t-on déjà vu des aigles apprivoisés ?
Peut-être, mais comment expliques-tu le fait qu’ils n’apparaissent à cet endroit précis que la veille du printemps ; et toujours en groupe de plusieurs individus. Tu sais aussi bien que moi qu’en temps ordinaire les aigles ne se rassemblent pas.
Peuh ! En tout cas personne ne l’a jamais vue ta fameuse Dame des Neiges Eternelles !
Ah oui ?! Et grand-père du chalet de Blanche Montagne, qu’est-ce que tu en fais ?
Hum ! Allons-nous en avant que quelqu’un ne nous aperçoive dit l’intéressé à Petit Pierre.
Mais pourquoi veux-tu partir ? J’aimerais en savoir plus.
Chut ! Tu vas nous faire remarquer ! Je reviendrai finir les courses cet après-midi, quand il y aura moins de monde."
Cependant Petit Pierre est très désireux de connaître les circonstances dans lesquelles grand-père a rencontré la désormais fameuse Dame des Neiges Eternelles. C’est pourquoi, à peine rentré au chalet, il demande :
"Alors, raconte ! Où et comment l’as-tu rencontrée, et pourquoi ne voulais-tu pas en parler au village tout à l’heure ?
Que de questions ! dit grand-père en s’installant devant la cheminée. C’est une longue histoire tu sais. Elle n’est pas très amusante, et elle est même parfois effrayante.
Oh ! s’il te plaît, quémande Petit Pierre sur un ton enjôleur.
Bon, bon, puisque tu y tiens, je vais te raconter ce qui s’est passé il y a bien longtemps de cela."
Et grand-père d’entreprendre son récit :
"Ces événements se sont produits lorsque j’étais un tout jeune homme, curieux comme un jeune chat et entreprenant comme un ourson qui découvre le monde.
Depuis ma plus tendre enfance j’étais attiré comme un aimant par le Pic Blanc auréolé de ses nuages et de sa légende. Je me figurais que j’étais capable d’accomplir l’exploit que tant d’autres avant moi avaient tenté en vain : atteindre le sommet, et, qui sait, peut-être découvrir le royaume légendaire de la Dame des Neiges Eternelles.
J’avais réussi à décider un ami de mon âge à m’accompagner dans cette aventure. Un matin équipés de piolets et de cordes nous sommes partis.
Nous avons emprunté au départ du village le chemin qui mène au pied du Pic. Bien vite cependant, un épais brouillard est tombé, cachant jusqu’au sol même, nous faisant perdre le sens de l’orientation. A force d’errer ainsi à l’aveuglette, nous nous sommes égarés. Oh ! Nous n’étions pas vraiment inquiets, trop certains de pouvoir nous orienter à la première éclaircie. Mais lorsque celle-ci est apparue, quel n’a pas été notre étonnement en découvrant que bien loin d’être sur le chemin du Pic Blanc, nous nous trouvions complètement à l’opposé ! Nous arpentions, en fait, les pentes du Mont frileux, en bordure du glacier du même nom.
Revenus de notre surprise, nous avons décidé de rentrer au village pour essayer de comprendre notre erreur, avant d’envisager toute nouvelle expédition. Hélas ! A peine nous nous sommes mis en marche, qu’un bruit effroyable s’est fait entendre. Une pluie de pierres s’est abattue sur nous tandis que d’énormes rochers dévalaient la pente. Nous avions l’impression que la montagne toute entière s’écroulait. Comme tu peux l’imaginer, nous n’avons pas demandé notre reste, et toute honte bue, nous avons pris nos jambes au cou.
Après un moment de fuite éperdue, je me suis retourné pour voir si nous étions enfin hors d’atteinte. Et là...
Alors qu’est-ce que tu as vu ? demande Petit Pierre suspendu aux lèvres du conteur.
J’ai fugitivement aperçu une immense silhouette couleur de glace entourée de vents furieux et tourbillonnants, qui riait en lançant sur nous des monceaux de granit !"
Petit Pierre réprime difficilement un frisson.
"Tu as dû avoir avoir une de ces peurs...
Ah, ça ! j’ai sûrement battu le record du monde du kilomètre départ arrêté ! L’ennui lorsque l’on court aussi vite, c’est qu’on a rarement le temps de regarder où l’on va. En l’occurrence, j’ai dû prendre une bifurcation sans m’en apercevoir, car je me suis retrouvé seul avant d’avoir eu le temps de comprendre quoi que ce soit.
J’ai appris bien plus tard que trop occupé à s’enfuir mon ami n’avait pas pris la peine de jeter un seul regard derrière lui. Ce n’est qu’une fois arrivé au village qu’il s’était aperçu de mon absence. Il avait donné l’alerte, me croyant pris sous un éboulement du côté du Mont Frileux. Une colonne de secours s’était aussitôt constituée ; mais au moment où elle se mettait en route, je m’étais déjà bien éloigné de l’endroit où elle s’apprêtait à me rechercher.
Lorsqu’il m’a semblé que tout danger immédiat était écarté, je me suis arrêté pour tenter de m’orienter. Peine perdue ! Le brouillard s’était reformé autour de moi plus dense que jamais.
Je n’avais pas d’autre choix que de suivre le sentier sur lequel je me trouvais, car je ne voulais, pour rien au monde, revenir sur mes pas, et risquer de rencontrer à nouveau le monstre. J’espérais au contraire que cette sente me ramènerait peu ou prou au village.
J’avais l’impression de marcher depuis des heures lorsque je suis arrivé devant un chêne immense qui, bizarrement, avait poussé au beau milieu du chemin. Enorme et froid, luisant d’humidité dans la grisaille ambiante, il représentait à la fois une frontière et un avertissement :
"N’allez pas plus loin !" semblait-il dire.
En temps normal je n’aurais pas négligé un tel signe, mais le souvenir de l’Homme de Glace était encore trop vivace dans mon esprit pour me faire hésiter. J’ai donc contourné l’arbre et poursuivi ma route.
Comme rien ne se passait, j’ai oublié mes appréhensions et pressé le pas. Mal m’en a pris. Le sol sous mes pieds s’est soudain dérobé, et j’ai lourdement chuté en avant. Ma tête a heurté le sol gelé, dur comme l’acier ; j’ai perdu connaissance.
Lorsque je suis revenu à moi, il faisait nuit. J’avais froid et surtout très mal à la jambe. Le trou dans lequel j’étais tombé n’était heureusement pas trop profond. Je me suis assis sur son bord, tant bien que mal, comprenant que je n’étais pas en mesure de marcher. Il ne me restait d’autre solution que d’attendre. Les autres, dûment avertis par mon ami, ne tarderaient certainement pas à me retrouver. Le vent s’est mis à souffler, et pour m’en protéger, je me suis recroquevillé sur moi-même du mieux que j’ai pu. Longtemps je suis resté ainsi exposé aux morsures du froid tentant désespérément de garder quelque précieuse parcelle de chaleur qui me tiendrait éveillé.
A la fin, sentant que j’allais m’endormir malgré tout, j’ai voulu me secouer. Quelle horreur ça été alors de réaliser qu’il m’était impossible de bouger, ne serait-ce que d’un centimètre ! J’étais littéralement pris dans une gangue de glace soudée au bord de ce maudit trou. Apparemment l’influence de ce démon du Mont Frileux s’étendait jusque là.
La neige s’étant mise à tomber, je commençais à désespérer de pouvoir un jour me sortir de ce mauvais pas. C’est alors que j’ai remarqué quelque chose d’étrange : la sensation de froid, qui ne m’avait pas quitté depuis le matin, s’estompait peu à peu comme si j’avais revêtu une couverture de laine. Le vent, de son côté, mollissait semblant inexplicablement se réchauffer. Je pouvais même sentir la glace fondre autour de moi ; d’un coup, j’ai à nouveau pu bouger. Je n’en revenais pas. Comment se pouvait-il que je n’éprouve pas une sensation de froid en saisissant à pleines mains, comme je le faisais à présent, des flocons de neige ?
A cause du changement rapide de température, j’ai éternué.
"A tes souhaits ! m’a lancé une voix douce venue de nulle part.
Qui... Qui a parlé ? ai-je demandé un peu inquiet malgré le ton de compassion.
Un rire cristallin s’est fait entendre et je l’ai vue...
La Dame des Neiges Eternelles ? demande Petit Pierre dans un souffle.
Oui, c’était elle reprend grand-père les yeux un peu plus brillants qu’au début de son récit. Elle était plus belle encore qu’un ange de cristal, à la fois immatérielle et si proche... C’est incroyable, mais je ne saurais te décrire son visage. Je me rappelle seulement l’impression de bonté qui s’en dégageait. Elle m’a sourit puis elle a tourné la tête vers la vallée et m’a dit de sa voix si douce :
Les tiens arrivent, tu es sauvé. A moins que je ne t’appelle, ne cherche plus jamais à emprunter le chemin du Pic Blanc. Il n’est ouvert qu’aux seuls élus.
Elle a paru alors se fondre dans le brouillard ; j’ai eu l’impression d’avoir rêvé. Les autres sont arrivés quelques instants plus tard avec le lever de soleil. Sur les indications de mon ami, ils m’avaient recherché, dans un premier temps, du côté du Mont Frileux, avant de rentrer désespérant de pouvoir me retrouver un jour. Sur le chemin du retour, ils avaient vu des aigles royaux se rassembler à la limite des nuages qui dissimulent le Pic Blanc.
C’était la veille du printemps n’est-ce pas ?
Oui tu as raison et c’est devenu une tradition, depuis ce jour, de les observer, chaque année, à la même époque, survoler la montagne.
Personne, parmi mes sauveteurs, ne savait au juste pourquoi tous s’étaient alors dirigés dans cette direction et avaient fini par me retrouver en un lieu aussi éloigné de l’endroit où j’étais censé être.
Lorsque, revenu à Charmant Sommet, j’ai raconté ce qui m’était arrivé, le village s’est scindé en deux. Il y avait ceux qui avaient entendu leurs parents et leurs grands-parents parler de la Dame des Neiges Eternelles, et les autres. Ceux-là pensaient, que sous l’emprise de la peur, et par suite de mon accident, j’avais été victime d’hallucinations. Devant les conflits qui surgissaient, j’ai décidé de ne plus jamais aborder le sujet en public. D’ailleurs les années ont passé, et aujourd’hui, je me demande si, effectivement, je n’ai pas rêvé. Tu comprends, après tout, cela semble tellement irréel.
Tu ne l’as jamais revue ?
Eh non, jamais !"
Grand-père se racle la gorge et lance d’un ton bourru qui cache mal un peu d’émotion :
"Bon, ce n’est pas tout ça. La voisine m’a demandé de réparer l’enclos de ses chèvres. Quand la neige aura fondu et qu’elles pourront sortir, il ne s’agit pas qu’elles s’en aillent vagabonder par la montagne. Ce n’est plus de l’âge de la vieille Louise de leur courir après ! Allez reste là bien sagement je reviendrai à midi.
A tout à l’heure grand-père".