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En route !

 
 

EN ROUTE !

Si quelqu’un, au village, pouvait voir l’étrange procession qui s’achemine lentement vers le Pic Blanc, il serait bien étonné. Il est vrai que le spectacle de cinq bonshommes de neige avançant à la queue leu leu derrière un petit garçon est plutôt inhabituel dans la région. Mais à cette heure tardive de la nuit, tous les habitants sont au lit depuis déjà longtemps, et nos amis ont d’autres chats à fouetter que ...

"Miaooou !"

Oh ! pardon Grisou. Je voulais dire, bien sûr, autre chose à penser que craindre les regards indiscrets.

Mais restons avec notre chaton favori, car si dans un premier temps Petit Pierre s’est orienté sans grande difficulté, il lui faut à présent appeler à la rescousse son allié de poche. La compagnie s’est arrêtée, perplexe, devant un carrefour d’où partent, dans des directions opposées, trois chemins. Les gros nuages noirs, qui tout à l’heure bouchaient l’horizon, ont maintenant éteint toute lumière dans le ciel. Sans la clarté diffuse renvoyée par la neige au sol, nos amis devraient marcher à l’aveuglette.

"Et bien Petit Pierre, demande Boule, quelle route devons-nous suivre à présent ?

En tout cas une chose est sûre, dit Floc en se réfugiant dans les bras de sa mère, pour rien au monde je n’irais sur le chemin qui va vers l’Ouest ; il mène droit vers le Mont Frileux !

Quel peureux tu fais ! dit Flic le plus intrépide des enfants de neige, ce qui t’inquiète c’est de rencontrer l’abominable Homme de Glace !

Aucune personne sensée n’aimerait rencontrer un tel personnage, reprend Floconnette sur un ton de reproche à l’adresse de son casse-cou de fils.

Bah ! si je tombe nez à nez avec ce gars là, j’appelle Petit Pierre qui en fera des glaçons pour rafraîchir son jus d’orange !"

Petit Pierre préfère ne pas relever ces propos guerriers. Il est, certes, courageux, ce qui, soit dit en passant, est tout à son honneur, mais il n’a pas le défaut d’être une âme téméraire.

"Laissons Grisou choisir pour nous" dit-il pour couper court à la discussion.

Ce dernier ne paraît pas ravi outre mesure de se retrouver à terre. ll trouve la neige trop froide pour son goût. ll hésite un moment et fixe son maître d’un air interrogateur.

"Allons ! montre-nous quel chemin prendre."

Le jeune félin placé au milieu du carrefour se présente successivement devant chaque embranchement. Au grand étonnement de tous il dépasse sans broncher les deux routes qui semblent s’éloigner en direction du Pic Blanc.

"Ca alors, s’exclame Flac, ce chat est totalement ahuri, regardez où il s’arrête !

Flac ! surveille ton langage je te prie s’indigne Floconnette. Voyons Boule, dis quelque chose !

Tu as raison fiston, ce pauvre chat est vraiment dans la lune.

Boule !

Mais enfin ! il faut se rendre à l’évidence. Le seul chemin qu’il a été capable de nous indiquer est justement celui que nous voulons essayer d’éviter à tout prix : celui qui mène au mont Frileux !"

A l’évocation de ce nom chargé de menaces, le silence s’établit dans la compagnie. Même Flic, l’aventurier de la troupe ne peut réprimer un frisson. "Bah ! du moins on ne risque pas de s’ennuyer" lance-t-il crânement.

Floc éclate en sanglots.

"Je ne veux pas aller sur le Mont Frileux", dit-il entre deux hoquets.

Petit Pierre tente de le rassurer :

"Grisou s’est peut-être trompé. Nous pourrions essayer tout d’abord les autres chemins. Si nous voyons que nous faisons erreur il sera toujours temps de revenir sur nos pas. Qu’en penses-tu Boule ?

Oui, c’est une solution, répond celui-ci réticent de toute façon à la seule idée d’approcher le Mont frileux.

Pourtant il a été touché par la poussière des étoiles murmure Floconnette pour elle-même. La Dame nous l’a envoyé pour être notre guide. ll ne saurait se tromper."

Devant la mimique suppliante et angoissée de Floc, qui est le seul à l’avoir entendue, elle préfère se taire. Les autres ignoreront les pensées qui l’agitent.

"Et bien si personne ne s’oppose à la proposition de Petit Pierre, choisissons un chemin et mettons-nous en route.

Puisque nous n’avons pas voulu emprunter le sentier Ouest essayons le sentier Est, lance Flac par esprit de contradiction.

Pourquoi pas, du moment qu’il nous mène là où nous voulons aller."

Petit Pierre qui a remis un Grisou maussade à l’abri de sa parka ouvre la marche. Hélas ! après seulement quelques centaines de mètres, nos amis sont doivent se rendre à l’évidence : ils se sont trompés de chemin. Celui-ci se termine dans une cuvette en cul-de-sac.

"Je crois que l’on appelle ce genre d’endroit un cirque, dit Petit Pierre qui se souvient de ses leçons de géologie.

Chouette où sont les clowns ?

Floc, as-tu fini de dire des bêtises ?

Quelque soit le nom qu’on lui donne, on ne peut pas rester là éternellement, rétorque Boule. ll nous faut revenir sur nos pas. Profitons du fait que nous n’ayons pas perdu trop de temps pour explorer le sentier qui mène au Nord.

Espérons que ce soit le bon cette fois-ci.

Le seul moyen de s’en rendre compte c’est de l’essayer. Alors allons-y !

*

"Voilà déjà plus d’un quart d’heure que l’on suit ce chemin, dit Boule. Non seulement nous n’avons pas rencontré le moindre obstacle, mais, de plus, il semble bien nous mener directement au pied du Pic Blanc.

Vous voyez qu’il ne fallait pas se fier à Grisou ! claironne Floc tout heureux à l’idée de s’en tirer à si bon compte ; il est encore trop jeune pour nous servir de guide !

Tout de même, je me demande ...

Quoi donc Floconnette ?

Ce sentier sur lequel nous nous trouvons doit être connu des habitants du village puisqu’il part du carrefour situé juste au-dessus de Charmant Sommet.

Ca paraît évident ; quel est le problème ?

Et bien, si tout le monde le connaît... Ca ne peut être le chemin secret !"

Petit Pierre s’arrête si brusquement que Boule qui le suit de très près le heurte et l’envoie rouler au sol.

"Pas de bobo ?" demande-t-il inquiet.

Au lieu de répondre Petit Pierre recrache la neige qui a pénétré dans sa bouche, et se frappe le front du plat de la main.

"Mais oui ! je me souviens maintenant. Grand-père m’a dit que jamais personne n’a pu escalader la paroi de ce pic. La roche est si dure qu’aucun piton ne saurait l’entamer.

II y a peut-être un passage secret avance timidement Floc qui redoute de faire demi-tour.

Non, non, reprend Petit Pierre impitoyable, la Dame a bien spécifié à grand-père qu’il était sur un chemin secret. Elle n’a pas parlé d’un quelconque passage. Je parierais qu’il s’agissait de celui sur lequel il s’est retrouvé par hasard en essayant d’échapper à l’Homme de Glace.

Es-tu certain de ce que tu avances ?" demande Boule guère enchanté à la perspective d’un retard supplémentaire.

Floconnette ne lui laisse pas le temps de répondre.

"Je suis sûre qu’il a raison, dit-elle soudain. Ne ressentez-vous pas quelque chose d’étrange depuis que nous suivons ce sentier ?

ll fait trop chaud ! lancent en coeur Flic, Flac et Floc pour une fois d’accords.

Regardez autour de vous, la neige a pratique-ment disparu. Croyez-vous que la Dame nous aurait fait prendre ce chemin au risque de nous voir fondre ? Mon pauvre Boule, si tu te voyais, tu as beaucoup perdu de ta superbe, tu sais.

Maintenant que tu me le fait remarquer, bougonne celui-ci, il est vrai que depuis un moment, j’ai l’impression de diminuer."

Floc, qui hésite encore, tente désespérément de retarder le moment fatidique du retour.

"Essayons à nouveau de faire appel à Grisou. Nous verrons bien s’il nous montre toujours la même direction.

Pauvre Grisou ! Comment a-t-on pu douter ainsi de lui ? s’exclame Petit Pierre pris de remords. Tu as raison Floc, je vais le laisser nous montrer le chemin, et cette fois-ci, nous lui ferons confiance !"

Pourtant, une fois à terre, le jeune chat ne semble pas pressé d’indiquer quelque direction que ce soit à ses amis. Bien au contraire, il se roule en boule sur lui-même, et ne bouge plus.

"Ce n’est pas possible, il ne va pas se mettre à bouder maintenant ! enrage Flac qui se sentant fondre commence à s’impatienter.

Je t’en prie, Grisou, souffle Floc, aide-nous !

Ne nous abandonne pas, s’il te plaît, renchérit même le téméraire Flic qui réalise, à présent, la gravité de la situation.

Nous te le demandons tous, n’est ce pas Flac ? lance Floconnette à son grognon de fils.

Oui, ne fais plus la tête, nous avons besoin de toi. Je te prie de m’excuser si mes propos t’ont vexé."

Petit Pierre et Boule joignent leur voix au groupe, et le chaton redresse la tête. Oh ! bien sûr il ne peut pas parler, mais son regard est assez éloquent pour que tous le comprennent. Désormais ses amis ne devront plus se laisser tromper par les apparences. Qu’ils lui fassent confiance, il saura les amener à bon port !

"Je savais bien que le Guide envoyé par la Dame ne saurait se tromper, pense Floconnette en souriant aux brumes entourant le sommet du Pic Blanc."

*

Au fur et à mesure que la compagnie se rapproche de la montagne tant redoutée, le froid s’intensifie de nouveau. Contrairement à Petit Pierre qui en souffre, les bonshommes de neige, eux, l’apprécient pleinement. ll est vrai qu’ils se sentent, presque, dans leur élément.

"Que de temps perdu", maugrée pourtant Flac qui a retrouvé son caractère ronchon depuis qu’il a cessé de fondre.

"Bah ! Mis à part le fait que l’on risque de tomber nez à nez avec un monstre de glace, réplique Flic, le coin ne me déplaît pas. Si la neige se mettait à tomber je pourrais presque dire que je suis heureux.

Pourquoi presque ? interroge Boule curieux.

Parce que je ne le serai vraiment que lorsque l’on sera rendu à bon port.

En tout cas, reprend Petit Pierre, avec ou sans Homme de Glace, cet endroit ne me convient guère.

Moi non plus, renchérit Floc, même s’il y fait bien meilleur que sur le chemin où nous étions tout à l’heure.

Brrr ! Tout dépend du point de vue selon lequel on se place, lui rétorque en frissonnant son jeune ami. En ce qui me concerne je trouve qu’il n’y a rien de tel que la chaleur d’une bonne flambée dans la cheminée.

Quelle étrange idée ! s’exclame Floc. Tu n’as pas peur de fondre ?

Miaou !

Tu vois, on dirait que je ne suis pas le seul à apprécier ce genre de choses. Grisou semble être de mon avis ! Sais-tu que pour un chaton, tu fais preuve de beaucoup de goût ?"

Floconnette qui est restée silencieuse depuis que le groupe a rebroussé chemin s’immobilise brusquement pour observer le ciel :

"Mon petit Flic, je crois que ton souhait de tout à l’heure va être exaucé. Regardez ces gros nuages noirs qui s’avancent. ll seront sur nous d’un instant à l’autre ; nul doute qu’ils apportent la neige avec eux.

Chouette ! s’exclament les enfants d’hiver ravis, voilà de quoi nous requinquer.

Oh non ! gémit Petit Pierre, je vais geler sur place.

Ne t’en fait pas, s’empresse de le rassurer Boule, nous irons en tête avec ma femme. Ainsi non seulement nous t’abriterons du vent dont les rafales ne sauraient tarder, mais de plus, nous profiterons au mieux de son souffle chargé de poudreuse."

Nos amis n’ont pas à attendre bien longtemps pour voir ces prédictions se réaliser. Alors qu’ils peinent dans les lacets raides et cahoteux de la montée, les premiers flocons font leur apparition. D’abord tenus, puis de plus en plus épais, ils finissent par recouvrir le sol d’un blanc manteau qui étouffe le bruit des pas et des sons alentour. Totalement désorienté par le silence et la couleur monotone du paysage, Petit Pierre se laisse guider par ses amis sur un chemin qu’il devine à défaut de voir. Derrière lui, les trois enfants ont retrouvé leur bonne humeur, et se sont lancés, comme des écoliers, dans une bataille improvisée de boules de neiges. Le but du jeu est cependant très différent de celui que nous connaissons vous et moi. ll s’agit, en effet, ici, de se faire toucher le plus grand nombre de fois possible par les tirs du voisin. Le vainqueur étant à la fin celui qui obtient le tour de taille le plus impressionnant. Pour cette fois il s’agira vraisemblablement d’un match nul : tous ont doublé de volume !

Longtemps, la compagnie progresse ainsi dans la neige molle sans qu’aucun obstacle ne vienne entraver sa marche. Néanmoins, Boule et Floconnette montrent, depuis un moment, quelques signes de nervosité. Même les petits se sont calmés et suivent sagement leurs aînés. Voyant ses amis lever sans cesse la tête pour observer le ciel, Petit Pierre ne peut s’empêcher de leur demander :

"Qu’est-ce que vous regardez ? Vous avez l’air inquiet. Pourtant tout va bien pour l’instant. Je me sens même beaucoup mieux, il ne neige plus.

Justement, si les flocons ont cessé de tomber alors que les nuages sont encore bien gonflés. Cela signifie que le vent va se mettre à souffler.

Et lorsque le vent froid fait son apparition, l’Homme de Glace n’est pas loin.

Chut ! inutile d’attirer son attention sur nous.

Miaoou !

Tiens que t’arrive-t-il Grisou ? Tu veux que je te dépose à terre ? Bien, bien ! ne te démène pas ainsi, tu me donnes des coups de griffes."

A peine le chaton retrouve-t-il le sol ferme, qu’il s’élance d’un bond par delà une congère qui borde le chemin et disparaît.

"Grisou !" s’écrie Petit Pierre.

Notre ami est stoppé net dans son élan pour rejoindre son jeune compagnon. Une rafale de vent le rabat contre Boule.

"Brrr ! tu es gelé.

Je crains que ce ne soit rien comparé à ce que tu vas bientôt endurer à cause du vent.

Ce qui importe pour le moment c’est de retrouver Grisou. Sans lui nous sommes perdus.

Laisse-nous te frayer un chemin. Seul, tu n’y n’arriveras jamais. Sacré saut pour un chaton. On aurait dit qu’il était monté sur ressorts !"

En quelques minutes Boule et Floconnette traversent l’épaisseur de neige et découvrent le jeune félin qui les attend sagement assis au beau milieu d’un sentier inconnu. Petit Pierre se précipite vers son ami qui semble le regarder d’un air goguenard.

"Tu nous a fait une belle peur ! Qu’est-ce qui t’a pris de disparaître ainsi ?

Ne le gronde pas, dit Floconnette. Regarde plutôt où il nous a amenés.

Le chemin secret ! Sous le coup de l’émotion, je ne m’en étais pas rendu compte. Bravo Grisou ! Sans toi, nous serions passés devant sans le voir."

Et tous de se réjouir de cet heureux événement.

"Un instant, dit soudain Floconnette, je ne vois pas Floc. Où est-il passé les enfants ?

Je n’en ai aucune idée, répond Flic, j’étais à vos côtés en train de déblayer la neige. ll était avec toi Flac, n’est-ce pas ?

ll me suivait, du moins jusqu’à ce que se produise cette énorme rafale de vent. C’est vrai que je ne l’ai pas revu depuis.

Que la Dame des Neiges Eternelles nous vienne en aide. L’Homme de Glace a enlevé Floc !"