Sagement assis à sa place, Petit Pierre regarde défiler le paysage derrière la vitre du wagon. Le soleil, quelque peu impatient, repousse les dernières attaques d’un hiver languissant. Seules, quelques flaques d’eau affleurant le sol détrempé rappellent la neige passée, et annoncent l’arrivée du printemps.
Bien vite, cependant, notre ami se détourne du spectacle un peu triste qu’offre la nature au dehors pour s’intéresser aux autres voyageurs de son compartiment. À ses côtés, un jeune homme négligemment appuyé sur un étui de guitare usé déchiffre une partition de musique. Face à lui, un vieux monsieur fixe d’un air absent un adorable chaton aux poils longs qui sommeille entre les jambes du musicien.
Pour éviter de troubler ses compagnons de voyage visiblement perdus dans leurs pensées, Petit Pierre se recroqueville sur son siège et ne tarde pas à s’endormir. Il est vrai que le voyage est long !
"Blanche Montagne, Blanche Montagne, terminus tout le monde descend !"
Petit Pierre s’éveille en sursaut et regarde par la fenêtre.
"Oh ! Me voici déjà arrivé, grand-père doit m’attendre sur le quai comme promis. Mmmh, on dirait que j’ai dormi longtemps ! Tiens les autres sont déjà partis. Il faut que je me dépêche."
Joignant le geste à la parole, Petit Pierre empoigne d’un geste brusque, sous la banquette, ce qu’il croit être la poignée de sa valise. Las ! Un miaulement furieux se charge de le détromper.
"Ca alors, ce n’est pas ma valise, c’est le chaton que j’ai vu tantôt ! Je me disais aussi que cette poignée était devenue subitement bien douce ! Pauvre petit, ton maître t’a oublié. Allons viens avec moi."
Et Petit Pierre de mettre le jeune félin dans le cabas contenant la bonne tarte aux fraises confectionnée par maman. Prenant son bagage dans l’autre main, il se précipite hors du train jusque dans les bras vigoureux de grand-père qui le soulève et lui assène deux grosses bises sur les joues avant de le reposer à terre. Que c’est bon de le revoir !
"Alors fiston pas trop fatigué ? Sois le bienvenu à la Blanche Montagne. Monte vite dans la camionnette. Un grand bol de chocolat et de bonnes tartines de confitures aux myrtilles nous attendent au chalet."
La vieille auto de grand-père, fraîchement repeinte, a fière allure. Elle entreprend vaillamment l’ascension de la route qui mène au village de Charmant Sommet. Le chalet, quant à lui, se situe un peu plus haut à l’écart.
"Dis grand-père, pourquoi appelle-t-on cet endroit Blanche Montagne ? Avec toutes ces couleurs autour de nous ne crois-tu pas que Verte Montagne aurait été plus approprié ?
Attends d’arriver à Charmant Sommet et de voir le Pic Blanc. Tu comprendras vite que le nom est mérité.
Qu’est-ce que c’est que ce Pic Blanc ?"
Grand-père se met à rire et passe sa rude mais généreuse main de montagnard dans les cheveux ébouriffés de son petit fils.
"Eh bien, tu es encore alerte après ce long voyage. Tu es un digne descendant de montagnard ! Curieux comme un ourson qui fait son éducation. Bon, bon, ne t’impatiente pas, je vais satisfaire ta curiosité ! La légende veut qu’au sommet de cette montagne se trouve, caché par des nuages immuables, un Pic toujours enneigé : le Pic Blanc. Il est si abrupt et la roche dans laquelle il est taillé si dure qu’aucun alpiniste n’a jamais pu le gravir. Les nuages qui l’entourent sont si épais qu’aucun pilote d’avion n’ose s’en approcher.
Bref, personne, jusqu’à présent, n’a encore vu ce fameux sommet ?
Hormis les aigles, qui sont les seuls êtres vivants à connaître le chemin qui mène au royaume de la dame des Neiges Eternelles, personne."
Petit Pierre ouvre de grands yeux étonnés : la dame des Neiges Eternelles ? Il n’en a jamais entendu parler et il aimerait bien en savoir un peu plus à son sujet.
"À la fin de l’automne, lorsque les vents froids du Nord commencent à souffler, l’Homme de Glace sort de son repaire situé en plein coeur du Mont frileux, face au Pic Blanc. A la tombée de la nuit, accompagné de ses alliés mugissants, il descend jusqu’aux pâturages de Blanche Montagne marquer de son empreinte glacée un territoire toujours plus grand.
Seule la chaleur bienfaisante de l’aube arrive à le repousser jusque dans ses quartiers. Hélas ! au coeur de l’hiver, les nuits deviennent de plus en plus longues et le Démon du froid accentue ses morsures, cherchant à atteindre toute forme de vie. La terre, elle-même, devient dure comme de l’acier ; le gel s’introduit partout, jusque dans la roche qui éclate comme le ferait un verre de cristal. C’est alors que la bienfaisante dame des Neiges Eternelles intervient.
Elle libère les nuages qui ceignent le Pic Blanc de leur charge immaculée. La neige en tombant va s’accumuler au sol jusqu’à former une couverture qui protège l’herbe et la terre des agressions de l’Homme de Glace, et ce, jusqu’à l’arrivée du printemps.
Oh ! Je comprends dit Petit Pierre. C’est pour ça que les marmottes dorment au chaud dans leurs terriers. Elles sont protégées par la neige.
Exactement. Le vent glacé a beau souffler en surface, la nature au dessous n’a rien à ... Miaooou !
Qu’est-ce que c’est que ça ? demande grand-père un peu interloqué par cette interruption aussi soudaine qu’intempestive.
Grisou ! Je l’avais presque oublié s’exclame Petit Pierre en ouvrant son panier. Catastrophe la bonne tarte aux fraises de maman !"
Grand-père éclate de rire.
"Au moins, elle n’a pas été perdue pour tout le monde. Dis-moi, où as-tu trouvé ce chenapan ?"
Et Petit Pierre d’expliquer l’épisode du train où il a été amené à prendre en charge le chaton.
"Eh bien, faut-il que son maître soit distrait pour l’oublier de cette façon ! Enfin, j’espère que tu sauras mieux t’en occuper que lui...
N’aie aucune crainte à ce sujet, tu verras comme je vais le choyer.
Voilà Charmant Sommet. Nous ne sommes plus très loin du chalet maintenant. Sais-tu qu’au coeur de l’hiver la couche de neige atteint une telle épaisseur qu’il me faut abandonner là ma vieille camionnette, et utiliser les raquettes qui se sont derrière toi pour marcher dans la poudreuse ?
Ca doit être amusant !
Si tu es sportif certainement. En ce qui me concerne, je préfère le confort de mon fauteuil au coin du feu. Mais la route est désormais dégagée, je ne vais pas pouvoir juger de tes capacités athlétiques. Il est vrai que dans deux jours ce sera le printemps. Vois, même la neige dans les champs fond déjà.
Alors peut-être verrai-je la dame des Neiges Eternelles ?!
Hé ! Hé ! Qui sait ? Peut-être. Allez bonhomme descends, nous voici arrivés.