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La séparation

 
 

LA SÉPARATION

"ll n’y a pas à hésiter, lance Petit Pierre après avoir réalisé le drame. ll faut aller au secours de Floc.

Oui, allons-y tout de suite !

Pas vous les enfants, dit Boule d’un ton qui n’admet aucune réplique. Vous allez continuer sur ce chemin en compagnie de Floconnette et de Grisou.

Mais, Boule ! proteste celle-ci.

Comprenez bien que ce n’est pas de gaîté de coeur que je me sépare de vous, mais il faut que la Dame soit avertie de ce qui se passe. Si vous ne vous en chargez pas, qui d’autre le fera ? D’autre part, si nous retrouvons comme je le pense Floc, nous n’aurons alors que très peu de temps devant nous pour rejoindre le royaume caché. Trop nombreux, nous devrons nous attendre les uns les autres avec les conséquences que vous pouvez imaginer...

Tu as parfaitement raison Boule, excepté sur un point.

Lequel Petit Pierre ?

Le sentier sur lequel nous nous trouvons mène bien directement aux portes du domaine de la Dame ?

Sans aucun doute ; le fameux chêne frontière que ton grand-père a dû contourner doit se trouver au bout du chemin. Mais, où veux-tu en venir ?

Eh bien, dans ce cas, Floconnette et les enfants n’ont plus besoin de Grisou ni de moi-même.

Oui, tu as raison, dit Boule sur un ton soudain devenu froid. Tu peux t’en retourner chez toi à présent. Merci pour ton...

Laisse-moi finir, vieux grincheux ! As-tu pensé au moyen le plus rapide pour retrouver le chemin du Pic Blanc à partir du Mont Frileux ?

Pas vraiment, mais j’imagine qu’il existe un racourci qui évite de refaire tout le chemin déjà parcouru depuis l’endroit où nous nous trouvons.

Et comment le trouveras-tu sans notre aide, gros malin ? ll faut te faire une raison : Grisou et moi, nous devons t’accompagner.

Emmène-les avec toi ! le presse Floconnette. Je suis certaine qu’ils te seront d’un très grand secours."

Boule hésite à peine. ll sait que sa femme n’a pas tort.

"Bien, bien ! Je me rends, dit-il enfin. Mais il n’y a pas un instant à perdre, nous devons partir sur le champ. Le jour et la première chaleur du printemps n’attendront pas."

Les adieux sont brefs, mais poignants.

"Bonne chance à vous trois," lance Floconnette d’une voix qu’elle s’efforce de rendre ferme. Les enfants, trop émus pour dire quoi que ce soit, se contentent d’agiter la main en guise d’au revoir.

"Rendez-vous chez la Dame avec Floc," leur dit Petit Pierre en guise d’adieu.

*

La nouvelle équipe ainsi constituée s’éloigne en direction du Mont Frileux. Le vent violent qui s’est levé rend pénible la marche de nos amis et retarde d’autant leur progression. Petit Pierre est très éprouvé par les conditions difficiles de cette contrée inhospitalière. ll ne cesse de glisser sur le verglas épais qui recouvre le chemin et se blesse sur les arêtes acérées des rochers pétrifiés. Malgré ses déboires il ne songe pas un seul instant à se plaindre. ll sait qu’il ne doit pas faillir à sa mission, que toute la famille De Neige compte sur lui pour ramener Floc en lieu sûr.

Heureusement, Boule a trouvé un moyen original pour franchir les crevasses qui entravent leur route. Dès qu’un précipice se présente devant eux, au lieu d’effectuer un long détour, il se roule dans la neige pour accroître sa taille, déjà respectable, puis s’abat de tout son long en travers du gouffre, formant ainsi une espèce de pont. Petit Pierre n’a plus qu’à s’engager sur cette passerelle vivante pour atteindre l’autre bord sans encombre. Pour le rejoindre, Boule se tend en arc de cercle et se détend à la façon d’un ressort. ll effectue, de cette manière, une pirouette qui lui permet de se rétablir sur ses pieds, et de vaincre, ainsi, la difficulté. Même l’Homme de Glace, qui se tient caché derrière une crête, ne peut se retenir d’éprouver une certaine admiration pour cette façon ingénieuse de procéder.

"Ce lourdeau est plus fort que je le croyais, grommelle-t-il entre ses dents. ll va falloir que je prenne des mesures si je ne veux pas qu’ils arrivent plus tôt que prévu à leur but. Voyons, voyons, que pourrrais-je faire pour les retarder ? Leur lancer des rochers ? Hum ! le grand dadais me semble de taille à les éviter sans peine sinon à me les renvoyer sur le coin de la figure ! Leur courir sus et les effrayer suffisamment pour qu’ils s’enfuient ? Oui mais, s’ils ne prennent pas peur et qu’ils m’attendent fermement ; le grand pourrait aussi bien me donner un mauvais coup ! Trouvons autre chose de moins dangereux. On ne sait jamais..."

Comme vous pouvez le constater, l’Homme de Glace est peut-être un monstre, mais il n’est certes pas très courageux.

"J’ai une idée !" s’écrie-t-il soudain avant de plaquer immédiatement sa main sur la bouche de peur d’avoir été entendu.

En contrebas, Boule s’immobilise d’un coup, et Petit Pierre, une fois de plus, vient donner du nez contre son ami.

"Dis donc, tu ne peux pas prévenir avant de t’arrêter ? A chaque fois j’avale ta neige !

Tu n’as rien entendu ?

Non, pourquoi ?

Je jurerais avoir perçu un cri de joie.

De joie ? Alors ça ne peut-être que lui. Qui d’autre pourrait se réjouir dans un tel environnement ?

Nul doute que tu aies raison. ll a dû nous repérer. Désormais, il va falloir se montrer très prudent. Cette explosion de joie ne me dit rien qui vaille.

Tu es devenu très gros à présent. Penses-tu être aussi fort que lui ?

Aussi fort ? Je ne sais, mais en cas de problème je lui réserve un tour de ma façon."

Sur ces paroles, quelque peu mystérieuses, les trois compagnons se remettent en route. Hélas ! à peu de temps de là, un nouvel obstacle imprévu surgit : il s’agit de la plus grande crevasse qu’ils aient rencontré depuis le début de leur ascension.

Cette fois-ci, c’est du serieux. On aura plus de mal pour passer.

Ne peut-on pas faire un détour ?

Maaaoon !

Grisou semble vouloir nous dire quelque chose.

A mon avis, qu’il faut nous presser. Le soleil fera son apparition dans une heure, tout au plus.

Tu vois, nous n’avons pas vraiment le choix. De toute façon nous voilà pratiquement au sommet de cette maudite montagne. Je gage que le repaire du monstre doit se trouver sur ce promontoire qui domine le gouffre. Floc doit nous y attendre, c’est ici que nous devons traverser !

Comment vas-tu t’y prendre ?

De la même manière que les autres fois. La seule différence consistant dans la taille vraiment démesurée qu’il me faut atteindre. Lorsque j’aurai reussi à former un pont, traverse aussi vite que tu le pourras. Je ne pense pas être en mesure de tenir trés longtemps sous cette forme.

Mais comment feras-tu après pour reprendre pied sur l’autre bord ? Tu ne pourras jamais utiliser ton coup du ressort. Tu seras bien trop fragile !

Tu as tout à fait raison. C’est là que mon tour dont je t’ai parlé il y a un moment me sera utile.

En quoi consiste-t-il ?

Tu le découvrira bien assez tôt. Mais nous perdons du temps, mettons-nous au travail !"

Et Boule de se rouler tant et plus dans la neige pour grandir.

Ai-je la bonne taille comme cela ?

Tu m’impressionnes, mais je crains que soit insuffisant.

Aux grands maux, les grands remèdes ! Je vais monter sur cette crête et dévaler la pente comme un rouleau à pâtisserie sur une pâte sablée !"

Aussitôt dit, aussitôt fait. lorsque Boule se redresse, après bien des difficultés, son ami ne peut en croire ses yeux.

"Comment me trouves-tu à présent ?

Oh là là ! J’ai l’impression de me trouver au pied de la tour Eiffel par un jour de grand vent. Tu vacilles autant que son sommet !

C’est que j’ai la tête qui tourne après cette descente et... J’ai le vertige ! Attention ! écarte-toi, je tombe !"

Petit Pierre a juste le temps de faire un pas sur le côté. Le colosse s’abat de tout son long soulevant un nuage de neige. Fort heureusement, pour nos héros, la chute de Boule l’a entraîné en travers du précipice. En un instant Petit Pierre s’élance sur l’arche ainsi formée.

"Dépêche-toi, murmure Boule exténué, je ne tiendrai pas longtemps."

Le jeune garçon vole plus qu’il ne court sur le pont qui commence, déjà, à se désagréger. Une fois en sécurité sur l’autre bord, il se retourne et crie :

"Vite, maintenant ! Fais ce que dois, et rejoins-moi ici !

Je suis tellement fatigué, répond son ami. Je vais essayer."

Ni l’un ni l’autre ne peut, cependant, apercevoir l’Homme de Glace qui, à l’abri de sa crête, entrepose subrepticement de gros rochers au-dessus d’eux. Tandis que Boule essaie de se sortir de ce mauvais pas, le monstre ordonne au plus puissant de ses vents de se mettre à souffler de toutes ses forces. Grisou lance un miaulement déchirant. Petit Pierre ne s’y trompe pas, il s’écrie :

"L’Homme de Glace !

Couche-toi vite ! Ce n’est pas à toi qu’il en veut, c’est à moi.

Ton tour ! Utilise ton fameux tour !"

Déjà les premiers rocs commencent à s’abattre. L’un d’eux vient heurter Boule de plein fouet.

"Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Tu as perdu bonhomme de neige, sans toi, la Dame sera moins fière l’hiver prochain !

Arrête ! hurle Petit Pierre en essayant de retenir son ami."

Mais il est trop tard. Déjà éprouvé par le premier choc, Boule ne peut resister à un nouveau rocher qui le touche violemment. Un éclair de couleur verte jaillit de son corps de neige qui explose. Un nuage de poudreuse, vite balayé par un souffle d’air chaud, incongru, caresse le visage hébété du garçonnet. Ce dernier serre encore dans son poing fermé une écharpe au rouge délavé. ll ramasse, incrédule, la vieille carotte fanée reposant sur le sol mouillé. Vestiges dérisoires qui attestent du drame qui vient de se dérouler.

"Je l’ai eu ! Je l’ai eu !"crie l’Homme de Glace qui danse de joie au bord du gouffre qu’il vient de rejoindre.

Petit Pierre ne peut retenir son indignation.

"Espèce d’inconscient ! hurle-t-il. Te rends-tu compte de ce que tu as fait ?

Oh, que oui ! Je me suis débarrassé d’un empêcheur de tourner en rond.

Dis plutôt que tu t’es condamné toi-même !

Reflexion faite, tu as peut-être raison ; maintenant que j’ai liquidé l’opposition, je risque de m’ennuyer. Condamné à l’ennui. Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! que c’est drôle. Enfin ! N’aies crainte, l’hiver prochain je consacrerai mes loisirs à recouvrir de glace le pays sur des kilomètres à la ronde. C’est une occupation qui me convient parfaitement !

Encore faudrait-il qu’il y ait un autre hiver, rétorque froidement Petit Pierre.

Qu’est-ce que tu racontes ?

Tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez ! Sais-tu au moins de quelle matière es-tu fait ?

Me prendrais-tu pour un idiot ? Je suis un être du froid né du glacier sur lequel tu marches, ça me paraît évident, non ?

T’es-tu jamais posé la question de savoir comment lui était né, et ce, bien avant que tu n’existes, pour le malheur de Boule ?

Que m’importe de connaître de telles choses ! J’ai vaincu l’allié de la Dame, et à présent, je suis libre de faire ce que bon me semble. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, je tire ma force du glacier. Grâce à lui je vais pouvoir de nouveau dominer le monde. Ce sera comme au temps des mammouths, il y a dix mille ans de cela. Les hommes n’étaient pas encore aussi nombreux à cette époque. J’étais heureux...

ll faut te faire une raison, il y a longtemps que les glaciers ont achevé leur règne. Toutes tes vaines tentatives pour retrouver ta puissance d’autrefois ne pourront que les affaiblir d’avantage.

Que veux-tu dire ?

Cette neige que tu détestes tant, c’est elle qui leur a donné naissance !

Impossible ! Je ne peux pas le croire !

Pourtant c’est la vérité. Ecoute-moi ! et tu comprendras que la Dame et toi vous avez besoin l’un de l’autre.

Si tu essaies de me tromper...

N’aies crainte. Laisse-moi t’expliquer ce qui se passe les jours de grand froid.

Mon époque préférée !"

Et Petit Pierre de raconter :

"Tout comme toi, la neige craint la chaleur qui la fait fondre. Aussi ce n’est que lorsque tes vents du Nord soufflent que la Dame peut lui permettre de tomber. En recouvrant le sommet des montagnes où l’air est toujours plus vif, elle arrive après plusieurs hivers, à s’accumuler en couches successives trés épaisses. Le jour, la chaleur du soleil la fait fondre en surface et la transforme en eau. Mais la nuit, le froid est tel que la neige durcit à nouveau. L’eau est alors retenue prisonnière et se change en glace. Au fil des années celle-ci prend de plus en plus d’importance au point de donner naissance à un glacier.

Hum ! Si tout ce que m’a raconté est vrai, je ne comprends alors vraiment pas pourquoi la Dame s’oppose à mes projets de dominer le monde. Nous devrions nous allier et...

Je te l’ai déjà dit : le temps des immenses glaciers est terminé ! Malgré tout ils conservent un rôle important. Ce sont eux qui à la belle saison produisent l’eau de fonte nécessaire à la reprise de la vie. La Dame qui l’a compris depuis longtemps aide la nature à se protéger du gel qui serait fatal aux plantes. Elle ne cherche en aucune manière à nuire aux glaciers. Tous les êtres vivants en dépendent d’une certaine façon. Nous avons donc besoin les uns des autres."

Le regard de l’Homme de Glace se fait pensif.

"Tu sembles connaitre beaucoup de choses, finit-il par admettre après un long silence. Où as-tu appris cela ?

A l’école. La maîtresse nous enseigne tout ce qu’elle sait sur la nature pour nous apprendre à mieux la préserver.

Je ne sais ce qu’est cette école dont tu me parles, ni qui est cette maîtresse, mais je devine leur importance. Je l’avoue, je me suis peut-être trompé sur le compte de la Dame. Je crois... Je crois que j’ai fait une grosse bêtise. La neige est nécessaire à tout le monde, même à moi. Comment puis-je réparer mon erreur ?

En libérant Floc, ton prisonnier, et en nous aidant à rejoindre le royaume légendaire avant le lever du soleil.

Je peux, certes, te founir un moyen de transport très rapide, mais je ne saurais, hélas, te guider jusque là-bas.

Ne t’en fait pas pour ça, dit Petit Pierre en déposant grisou à terre, j’ai emporté avec moi une boussole infaillible.

Un chat ? s’étonne l’Homme de Glace.

Oui, regarde-le fixer le jour qui se lève. ll ne cille même pas. C’est par là qu’il faut aller !

Je vais chercher ton petit ami."

En quelques enjambées, l’Homme de Glace rejoint son repaire se saisit de Floc, et le ramène aux côtés de Petit Pierre.

"Eh bien ! vous en avez mis du temps s’exclame l’ancien detenu apparemment tout à fait remis de ses émotions. Alors espèce d’escogriffe, je te l’avais dit qu’ils me retrouveraient ! Mais au fait où sont les autres ?

Floconnette et tes frères doivent être en sécurité chez la Dame à l’heure qu’il est.

Ah ! Tu es donc venu avec Boule. Mais où est-il, je ne le vois nulle part ?"

L’arrivée de l’Homme de Glace tirant derrière lui une longue et magnifique luge de cristal retarde le moment fatidique de la réponse.

Qu’elle est belle s’extasie Floc.

Prenez place chacun sur un banc et surtout tenez-vous bien !

Un instant ! Nous n’allons tout de même pas nous en aller sans Boule. Alors où est-il ?"

Petit Pierre et l’Homme de Glace baissent la tête sans oser repondre. Soudain un choc sur le traîneau qui s’afaisse sous un poids inattendu, et une voix familière qui retentit joyeuse :

"Derrière toi, fiston !"

Tous se retournent surpris.

"Papa !

Boule ! mais c’est impossible ! Je t’ai vu te volatiliser au-dessus du gouffre !

C’est ce qu’il m’a semblé aussi, grommelle l’Homme de Glace heureux malgré sa déconvenue.

Hé ! Hé ! Vous ne vous trompez pas.

Mais alors par quel miracle...

Souviens-toi du tour dont je t’ai parlé. La Dame des Neiges Eternelles nous l’a inculqué en cas de danger. ll nous suffit de nous concentrer trés fort pour que nous puissions nous désagréger en une myriade de flocons. Lorsque le moment propice se présente nous retrouvons notre forme première par le même procédé. C’est aussi simple que cela !

Mais alors, pourquoi avoir autant tardé à nous rejoindre ?

ll m’a fallu le temps de rassembler tous mes flocons dispersés au moment de la déflagration. Je n’ai pas chômé tu sais ! Au fait, pourrais-tu me rendre mon écharpe et mon nez, s’il te plaît ? Merci.

Décidément cette Dame des Neiges et ses amis n’ont pas fini de m’étonner" murmure l’Homme de Glace.

Puis à haute voix :

"Bon, ce n’est pas tout ça, il faudrait songer a y aller. Et puis... J’ai hâte de rencontrer votre amie ! Alors, accrochez-vous !