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Petit Pierre le bâtisseur

 
 

PETIT PIERRE LE BATISSEUR

En observant, à travers la fenêtre de la cuisine, la mince couche blanche qui brille encore au soleil, Petit Pierre a une idée.

"Et si je fabriquais un bonhomme d’hiver avant que la neige ne fonde complètement ? Demain c’est le printemps. Ce sera donc le dernier de la saison."

A peine notre ami a-t-il eu cette idée, qu’il décide de la mettre en pratique. Il se rend donc dans le champ voisin, et commence par former une boule de neige. Il la roule, ensuite, sur le sol encore recouvert de blanc, jusqu’à ce qu’elle atteigne la taille idéale. Après une séance de gymnastique acharnée, il réussit enfin à redresser le corps de sa création. L’eau ruisselle sur son front après l’effort qu’il vient de produire. Il l’essuie, d’un revers de la main, et recule pour admirer son oeuvre.

"Ouf ! Je n’aurais jamais imaginé que cela puisse être aussi difficile. Allons courage ! Je ne vais tout de même pas m’arrêter en si bon chemin. Il lui manque encore la tête, au travail !"

Et Petit Pierre de refaire les mêmes gestes que précédemment pour placer une tête au-dessus des épaules du bonhomme d’hiver. Après ce dur labeur, c’est un jeu d’enfant que de lui adjoindre des bras et des pieds en suivant le même procédé.

"Et voilà ! Bien sûr il faudrait arranger quelques détails pour qu’il soit parfait, mais il est déjà mignon comme cela ! Quand grand-père rentrera, je lui demanderai s’il peut me donner de vieux vêtements pour l’habiller. Quant à la finition, je trouverai bien quelques accessoires pour figurer les yeux, la bouche et le nez.

Dis donc mon gars ! lance un vieux paysan qui passe à proximité. ll me paraît un peu tristounet ton bonhomme de neige, seul, dans son champ. Tu devrais lui donner une famille !

C’est une bonne idée, merci m’sieur !

Mais ça peut attendre cet après-midi ! s’empresse-t-il d’ajouter, en voyant Petit Pierre sur le point de se remettre à l’ouvrage. Il est bientôt l’heure de déjeuner, tu sais. Regarde, l’horloge de l’église indique presque midi.

Oulala ! Je ne m’étais pas rendu compte que le temps passait aussi vite. Vous avez raison, il faut que je rentre. Au revoir, et encore merci."

De retour au chalet, Petit Pierre se dépêche de mettre la table. Grisou, qui a passé la matinée bien au chaud, au coin du feu, se frotte contre les jambes de son ami. II est vrai qu’il n’apprécie ni la neige ni le froid.

"Futur pantouflard va ! lui lance le jeune garçon."

Pour toute réponse le chaton se contente de ronronner. C’est vrai qu’il aime bien les pantoufles. D’ailleurs il vient juste de finir de déchiqueter celles de son maître...

"Salut la compagnie ! dit grand-père en poussant la porte d’entrée."

Il dépose sur la table de la cuisine une marmite d’où se dégage une odeur alléchante. Grisou, qui ne s’y trompe pas, miaule et se pourlèche les babines.

"Tu auras ta part, va, ne t’inquiète pas chenapan !

Qu’est-ce que c’est ? demande Petit Pierre qui n’a pas l’odorat aussi développé que le chaton.

Du coq au vin ! La voisine nous l’a préparé pour en remerciement de mon travail.

Mmmh ! il a l’air fameux. Je sens que je vais lui faire honneur."

Tous se mettent donc joyeusement à table et entament leur repas.

"Dis grand-père, j’ai fabriqué un bonhomme de neige dans le champ d’à côté. Il me semble plutôt réussi, mais il serait beaucoup mieux avec quelques vêtements. Aurais-tu de vieilles affaires à me donner s’il te plaît ?

J’espère que tu t’étais habillé chaudement pour sortir ? Les vents d’ici sont sournois. Il suffit que tu aies un peu chaud, et que tu te découvres lorsqu’ils soufflent, ne serait-ce que très faiblement, pour tomber malade. Sur le moment tu ne remarques rien, mais le soir venu, tu te sens fiévreux et affaibli : c’est la marque d’un refroidissement. Crois-moi ce n’est pas agréable du tout.

Ne crains rien, j’avais ma parka et une bonne paire de gants. Je n’ai pas ressenti le froid le moins du monde.

Bien. Souviens-toi seulement qu’il ne faut jamais sous-estimer les éléments ; particulièrement en montagne.

Ceci dit, si tu montes au grenier, tu trouveras dans la vieille malle de quoi faire ton bonheur. Tu pourrais aussi utiliser quelques billes de charbon qui se trouvent dans le sac, près de la cheminée. J’imagine qu’elles figureront assez bien les yeux et les boutons de manteau. Quant au nez, crois-tu que les carottes fanées que les lapins n’ont pas voulues feront l’affaire ?

Oh oui ! ça sera parfait. Merci beaucoup, grand-père.

Tiens, prends aussi ce balai, je devais justement en changer, il est usé. Amuse-toi, mais garde-toi bien du vent, cet après-midi. C’est généralement à ce moment là qu’il se lève. Après le déjeuner je redescendrai au village faire les courses. Il devrait y avoir moins de monde. J’espère ainsi éviter les questions des curieux."

A peine grand-père est-il parti, que Petit Pierre monte au grenier explorer le contenu de la fameuse malle. Que de trésors ne découvre-t-il pas alors dans le gros coffre ventru qui trône au milieu d’un capharnaüm indescriptible ! Cela commence par un chapeau-claque qui s’ouvre avec un bruit sec pour peu qu’on le secoue. Notre ami met à jour, ensuite, un carton tout rond, enfoui sous des écharpes de multiples couleurs. ll en extrait un de ces magnifiques chapeaux à voilette qui faisaient le bonheur des élégantes au siècle dernier.

"C’est vraiment génial ! s’exclame-t-il émerveillé par ses multiples trouvailles."

Oh ! bien sûr le chapeau-claque est un peu mité, les écharpes toutes effilochées, et la voilette déchirée en maints endroits ; mais qu’importe ! Qui ne rêverait pas d’un bonhomme de neige équipé de cette sorte ?

"J’ai là de quoi vêtir une famille entière. Allons ! il n’y a pas un seul instant à perdre. Le vieux paysan de ce matin avait raison quand il disait que mon bonhomme d’hiver avait l’air triste, seul, au milieu du champ. Je vais remédier à cela."

Notre ami fourre donc toutes ses découvertes dans un grand panier, avant de redescendre enfiler un anorak et des gants, et de passer de grosses chaussures de montagne. C’est qu’il s’agit de bien se préserver du froid ! ll ramasse le balai et le sac contenant les morceaux de charbon auxquels il ajoute quelques carottes fanées, puis il sort.

Arrivé dans le champ, il s’attelle à la tâche, aussi enthousiaste qu’un jeune chien. Répétant les mêmes gestes que le matin, il bâtit un second bonhomme de neige, en tout point semblable au premier, si ce n’est qu’il est un peu plus petit.

"Ouf ! Quelle chaleur, j’étouffe, dit Petit Pierre en s’asseyant imprudemment dans la neige fraîche. Je ferais bien d’ôter mon anorak et mes gants ou je n’aurai jamais la force de terminer."

Une fois débarrassé de ses vêtements qui l’encombrent, il se remet au travail. Cependant, sa fatigue est telle, qu’il doit se contenter d’élever trois petites buttes de neige qu’il dégrossit par touches successives.

"Voilà pour les enfants. Maintenant il ne me reste plus qu’à habiller tout ce petit monde. Mais d’abord occupons-nous des détails de finition."

ll choisit, dans le sac, quelques gros morceaux de charbon pour figurer la bouche et les yeux de ses créations, avant de leur planter, en guise de nez, une carotte au beau milieu du visage .

"Je crois qu’une boutonnière sur le ventre du plus grand serait du plus bel effet."

Aussitôt dit, aussitôt fait. Une rangée de billes noires vient trancher sur la tenue immaculée du bonhomme d’hiver. Le vieux balai, auquel il manque bien des pailles, est placé sous son bras.

Tout accaparé par son oeuvre, Petit Pierre ne remarque pas le vent léger, mais glacé, qui s’est sournoisement mis à souffler. Le malheureux a totalement oublié les avertissements de grand-père. ll connaît pourtant les dangers qu’il encourt à rester ainsi exposé au froid, surtout après s’être dépensé comme il l’a fait. Ce soir, il regrettera son imprudence, mais pour le moment, tout heureux, il ajoute la touche finale à ses personnages. Chacun d’entre eux reçoit une écharpe aux couleurs encore vives, tandis que les deux adultes sont coiffés des chapeaux découverts dans le grenier. Petit Pierre se recule pour les admirer.

"lls ont vraiment fière allure maintenant ! Je crois qu’il ne leur manque rien. Je peux rentrer prendre mon goûter, ces travaux m’ont aiguisé l’appétit ! "

Le soir, grand-père remarque tout de suite la pâleur sur le visage de son petit-fils.

"Eh bien fiston, tu n’as pas l’air dans ton assiette ?

Je ne me sens pas très bien. J’ai mal à la tête et j’ai froid.

Laisse-moi voir. En effet tu as de la fièvre. Ton front est brûlant. Tu as dû te découvrir alors que tu avais chaud, et tu as été victime d’un refroidissement. Je t’avais pourtant averti. Bon, bon ! ne fais pas cette tête là, je vais te préparer une tisane et tu vas vite aller te coucher. Demain il n’y paraîtra plus, et puis... Ce sera le printemps ! Tu verras dans les prochains jours comme ce sera beau toutes ces fleurs nouvelles, et toutes ces couleurs dans les champs."

Mais Petit Pierre dort déjà emporté par la fatigue. II ne reste plus à grand-père qu’à le porter jusqu’à son lit et à se retirer sur la pointe des pieds en fermant doucement la porte derrière lui.

"Fais de beaux rêves mon petit."


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